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GILLES CHARTRAND

LE VOLUBILE ARCHIVISTE

Entrevue par Stéphanie Simard
Images © Photographie Miguel Lalonde

Stéphanie : Parlez-nous de votre parcours. D’où venez-vous ?
Gilles : Je suis né le 25 février 1944 à Clarence Creek. Je viens d’une famille de dix enfants. Je suis l’aîné de huit garçons. J’ai deux soeurs, une est l’aînée, l’autre est la cadette. Huit garçons… Pauvres filles ! Non, au fait, s’il avait fallu que quelqu’un touche à l’une de nos soeurs, ça aurait été la troisième guerre mondiale ! Heureusement, en campagne tout le monde se respectait, nous n’avons jamais eu de problèmes.

Stéphanie : Vous avez donc connu les écoles de campagne ?


Gilles : Oui, nous allions à l’École numéro 16. Elle était située à trois milles (5 km) de la maison sur le chemin de Clarence près de la grande ligne (aujourd’hui chemin Baseline et Landry). On ne marchait pas jusqu’à l’école, on y courait. On aimait arriver tôt pour s’amuser avant les classes. Il n’y avait qu’une seule pièce pour les huit classes. Parce que j’étais plutôt frêle, le médecin avait suggéré à mes parents de retarder mes débuts à l’école. De cette façon, j’allais éviter les trois milles de marche hivernale. J’ai donc fait ma première année en trois mois ! À l’école, on m’appelait « le dictionnaire ». J’ai toujours été enclin à la lecture et à l’apprentissage. C’est ce qui m’a permis de sauter ma 7e année.

Stéphanie : Êtes-vous allé à l’école secondaire ?
Gilles : Oui, j’ai fait mon secondaire au Rockland High School. Après mes études, vers 1962, je suis devenu caissier pour la Banque Canadienne Nationale à Ottawa. Nos bureaux faisaient face au Château Laurier. Par la suite, j’ai travaillé pour la Caisse populaire Ste-Anne sur la rue St-Patrick.

Stéphanie : Avez-vous trouvé l’âme soeur ?
Gilles : Oui ! Vers 1963, j’ai rencontré Nicole à la salle de danse Le Normandie. Cette salle était située en face de l’hôtel de ville de Rockland. Nicole était l’une des plus belles femmes de Bourget… une belle rousse ! Je me rappelle même ce qu’elle portait ce soir-là : une blouse blanche et une jupe rouge. Quand je l’ai vue, j’ai pris mon courage à deux mains et je l’ai invitée à danser. J’ai eu de la chance, je suis tombé sur une bonne femme. Le 20 août 1966, nous nous sommes mariés à l’Église Sacré-Coeur de Bourget.

Stéphanie : Parlez-moi de votre carrière.
Gilles : Mon épouse Nicole travaillait pour un notaire qui avait une surcharge de travail. Il gérait plusieurs entreprises, dont une compagnie d’assurance générale. Il m’a offert sa franchise. J’ai passé l’examen et j’ai obtenu ma licence en assurance. J’ai travaillé dans le domaine des assurances et des produits financiers pendant 42 ans.

Stéphanie : Comment avez-vous concilié la famille et les affaires ?
Gilles : Mon travail m’amenait à rencontrer des clients en soirée. Nicole m’a beaucoup « enduré » et soutenu. Pour faire contrepoids, nous avons fait partie du Club Richelieu en étant mandataires du club lors des congrès. Ça nous a permis de voyager et de participer à des conférences dans de grands hôtels tels que le Reine Élisabeth à Montréal. Nous étions aussi représentants pour la compagnie Amway, ce qui nous a permis de faire beaucoup d’activités ensemble et de créer un bon équilibre. Mon épouse était un ange ; j’ai été choyé de l’avoir dans ma vie pendant toutes ces années. Elle est décédée il y a déjà 11 ans. Heureusement, elle m’a donné deux bonnes filles. Elles sont le portrait vivant de leur mère !

Stéphanie : En voyant Nicole à travers vos filles, c’est tout comme si elle était encore à vos côtés ?
Gilles : Oui et en plus, j’ai son portrait au musée. Elle me surveille pour que je sois toujours un bon garçon. Je n’ai plus vingt ans pour faire de mauvais coups ! De toute façon, je n’ai pas le temps d’avoir une petite amie. Mon engagement avec le musée et mes autres activités de bénévolat prennent beaucoup de mon temps.

Stéphanie : Parlez-moi de vos débuts en tant que bénévole.
Gilles : Pendant sept ans, j’ai fait partie de la brigade des pompiers volontaires et travaillé sept ans également en tant qu’ambulancier. J’ai aussi été fondateur des ligues – masculine et féminine – de ballon-balai de Rockland. Il s’agissait des ligues les plus fortes en Ontario. Incroyablement, l’une des équipes de notre ligue féminine a remporté le championnat provincial pendant 14 ans. Je me suis impliqué dans ce sport autant à l’échelle locale que nationale. Je suis aussi membre fondateur du Conseil des arts, de la culture et du patrimoine de Prescott et Russell (CAPRAC).

 

« Là où vos talents et les besoins du monde se rencontrent, là se trouve votre vocation. »

Stéphanie : Les gens de la région vous connaissent principalement pour la création du Musée de Clarence-Rockland. Décrivez-moi le cheminement de ce rêve.
Gilles : Je rêvais depuis longtemps d’avoir un musée dans la région. Il y a 20 ans, j’ai fait des recherches et constaté le coût astronomique d’une telle idée. Pour bâtir un « vrai » musée, il aurait fallu entre sept et huit millions de dollars. Je me suis dit : « Oublions ça !  » Un jour, par hasard, j’étais au St-Joseph Nursing Home à Rockland pour recevoir mon vaccin annuel contre la grippe. Après l’injection, je devais attendre 30 minutes en cas d’effets secondaires. Je me suis mis à discuter avec la veuve de l’auteur Vianney Laporte (il a écrit entre autres « La petite histoire de Rockland » en 1982). On parlait de la disparition au fil du temps d’anciens édifices de Rockland. Je lui ai mentionné que j’avais entendu parler de maquettes qui représentaient l’ancienne ville de Rockland et que celles-ci avaient aussi disparu. À ma grande surprise, elle m’a répondu qu’elles existaient toujours ! Elles étaient à Hull, dans le sous-sol de la maison de son beau-frère, Dollar Laporte. M. Laporte avait fabriqué ces maquettes sur une période de 10 ans et les avait remisées pendant plus de 35 ans. Par curiosité, j’ai immédiatement téléphoné à M. Laporte et – encore une surprise – celui-ci attendait mon appel depuis quelque temps ! En effet, il avait lu un article de journal qui décrivait mon intérêt pour le patrimoine. Il a donc fait don de toute sa collection !

La première installation fut réalisée au Musée de Cumberland, pour une durée de six mois. La deuxième fut au YMCA pendant trois mois. En 2010, le Centre culturel de Rockland a fermé ses portes. Le maire Richard Lalonde m’a offert cet espace pour y faire l’installation. Ce fut le point de départ du musée.

Stéphanie : Que retrouve-t-on au musée ?
Gilles : Ce serait plus simple de demander ce qu’il n’y a pas au musée ! Pièce par pièce le musée s’est rempli de dons de gens de la région. Il contient plus d’un million d’articles. On parle de 30 000 livres et je n’ai pas fini de tous les lire ! On a plus de 2 000 cartables qui contiennent de 850 000 à 950 000 pages, photos, documents, épinglettes et cartes de la région et du monde entier. Nous avons six expositions permanentes. C’est une source historique et éducative incroyable !

Stéphanie : Êtes-vous employé par le musée ?
Gilles : Non, je suis bénévole et je ne voudrais pas que ce soit autrement. En calculant toutes les heures que je travaille présentement pour subvenir aux besoins du musée, la ville aurait à me payer à temps et demi et je ne crois pas que ça fonctionnerait dans les budgets ! Je suis bien comme ça. J’aime donner de mon temps.

Stéphanie : Quel est l’avenir du musée ?
Gilles : Nous voulons créer une corporation à but non lucratif. De cette façon, le musée sera en mesure de recevoir des octrois. Nous pourrons possiblement avoir un employé pour s’en occuper. Il y a des jeunes qui ont étudié dans ce domaine au collège ou à l’université qui n’attendent que cette chance. Avec des fonds de roulement, tout est possible.

Stéphanie : Comment entrevoyez-vous votre avenir ?
Gilles : Tant et aussi longtemps que ma santé me le permettra, je serai bénévole au musée. C’est une belle mission d’aimer ce que l’on fait et de faire ce que l’on aime.